Jos Hakker, l’inventeur des « Antwerpse Handjes » déporté de la caserne Dossin

Ceux qui connaissent le nom de Joseph - dit Jos - Hakker en 2017 se souviennent de lui soit comme l’inventeur des « Antwerpse Handjes », biscuits typiquement anversois, soit comme l’auteur de « La mystérieuse Caserne Dossin - Camp de déportation des Juifs » ou de « La Lutte Héroïque du Maquis. Leur vie - leurs souffrances - leur travail ». Le lien entre les deux n’a jamais été fait avant que Kazerne Dossin n’organise, le dimanche 15 janvier 2017, une rencontre publique avec Joyce Bloch-Hakker, la petite-fille de Jos, au cours de laquelle son histoire complète a été retracée. 
 
 
Jos Hakker, le chroniqueur de la Caserne Dossin , © KD – Fonds Hakker


Quelle est l’histoire des « Antwerpse Handjes » ?

En 1934, l’association des confiseurs d’Anvers organisa un concours à l’initiative de Jos Hakker pour doter la ville portuaire d’une spécialité culinaire typique. Jos Hakker, également participant, a remporté ce concours avec ses « Antwerpse Handjes ».
 
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Anvers, 1934, Jos Hakker, vainqueur de la coupe du concours de pâtisserie, avec son fils, Simon et son épouse, Rachel Simons
© KD – Fonds Hakker

 

Ces biscuits en forme de main s’inspirent de la légende du géant Antigone et de Brabo. Antigone exigeait un lourd tribut à tous les marins naviguant sur l’Escaut. Le géant coupait la main de ceux qui ne pouvaient ou ne voulaient pas payer. Brabo combattit Antigone et parvint à trancher la main du géant, qu’il jeta dans l’Escaut, d’où l’origine du nom de la ville « hand-werpen », jeter la main.
 
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Moule de pâtisserie des « Antwerpse Handjes »  , © KD – Fonds Hakker             La Brabofontein, Grote Markt, Antwerpen, © StedenMan


Pourtant, Jos Hakker n’était pas un « Sinjoor » ; il est né à Amsterdam le 28 mai 1887. Après la mort de son père en 1889, les enfants ont été placés dans un orphelinat où Jos a grandi avec ses deux frères, Abraham Jonas et Hartog Jonas.
 
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Jos Hakker (au centre) avec ses frères, Abraham Jonas (à gauche) et Hartog Jonas (à droite)
© KD – Fonds Hakker


Dans cet orphelinat, l’on a décidé de former Jos au métier de boulanger. Une fois diplômé, il a déménagé à Anvers où vivaient les Simons-Kahn, des parents éloignés, qui possédaient une boulangerie. Jos a pu travailler dans l’affaire familiale. C’est là qu’il a rencontré sa future épouse Rachel Simons, venue des Pays-Bas pour rendre visite à sa famille à Anvers. Le coup de foudre fut immédiat. Le couple s’est marié en octobre 1911, a eu un fils, Simon Hakker et a ouvert sa propre pâtisserie dans la Provinciestraat.


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4 octobre 1936. Carte postale envoyée à l’occasion des 25 ans de mariage de Rachel Simons et Jos Hakker. Le portrait de leur fils, Simon a aussi été collé sur ce document.
​© KD – Fonds Hakker


Au début de la guerre, Jos Hakker et sa famille se font inscrire dans le registre juif, conformément à l’ordonnance antijuive du 28 octobre 1940. Jos Hakker est témoin de la première grande rafle anversoise, dans la nuit du 15 au 16 août 1942. Son épouse, alors très malade, entre à l’hôpital le 16 août. Mais ce n’est qu’au moment des grandes rafles de l’été 1942 qu’il comprend que le danger de mort ne cesse d’augmenter. Après le décès de sa femme bien aimée, Jos décide de fuir Anvers. Il tente clandestinement de se réfugier en Suisse à la fin du mois d’octobre 1942. Ses contacts sont en fait des mercenaires au service du Kommando de Protection des Devises. On lui avait réclamé 45 000 francs belges pour le voyage. Trahi, il est arrêté et incarcéré pendant deux semaines à la prison de la Begijnenstraat à Anvers. De là, Jos est finalement livré à la caserne Dossin le 13 novembre.

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Rachel Hakker-Simons, décédée le 29 octobre 1942 à l’hôpital, © KD – Fonds Hakker

Détenu à la caserne Dossin, Jos Hakker devient le chroniqueur du lieu, décrivant les faits avec une grande précision. Ses écrits sur la caserne de Dossin sont l’un des premiers et rares témoignages concernant ce camp de rassemblement. Il écrit ceci au sujet de la Aufnahme (le « bureau d’accueil » du camp). 

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« La mystérieuse Caserne Dossin - Camp de déportation des Juifs », pp. 18-19


Jos Hakker — qui ne mène pas une vie religieuse juive (son commerce, qui n’était pas une « boulangerie casher » contrôlée par un rabbin, fournissait d’ailleurs beaucoup d’articles pour la Saint-Nicolas et la Noël) — passe la fête de Noël 1942 enfermé à Dossin :

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« La mystérieuse Caserne Dossin - Camp de déportation des Juifs », p. 32


Le 15 janvier 1943, les Transports XVIII et XIX, réunis en un seul convoi, quittent Dossin pour Auschwitz-Birkenau. C’est le premier départ depuis l’arrivée de Jos Hakker ainsi que le premier de l’année 1943. Inscrit sous le numéro 247, Jos a embarqué dans le train avec 1623 autres personnes. En tout, 1557 déportés arrivent à destination. 67 d’entre eux se sont évadés des wagons de passagers. Quarante d’entre eux, dont Jos Hakker, rebelle à la « solution finale », ne seront plus jamais repris par les nazis et échappent définitivement à la déportation. La mention « évadé » est ajoutée à la main à côté de son nom sur la liste de déportation.

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La liste de déportation du Transport XVIII où est inscrit Jos Hakker, © DGVG-Bruxelles


Immédiatement après son évasion, Jos Hakker rassemble ses souvenirs de la caserne Dossin, mais aussi de ce qui a précédé son internement : le pogrom d’Anvers, la grande rafle du 15 août 1942, les prix exorbitants exigés par le passeur, la trahison, l’arrestation, la prison de la Begijnenstraat, sa tentative de suicide en prison et son transfert à Dossin. Ses écrits relatent la vie dans la caserne, ainsi que le voyage en wagons de troisième classe à destination du bain de quarantaine de la Rigastraat à Anvers. Là, les internés sont épouillés et déparasités, avant d’être ramenés à Malines à bord de camions de déménagement.
 
Après son évasion, Jos Hakker rejoint la résistance liégeoise. Libre, il envoie un billet à Petrus Bolotine, un ingénieur juif protégé par son mariage mixte. Ce dernier, toujours détenu à la caserne de Dossin, a fourni un peu d’argent en vue de l’aider dans son évasion. Jos Hakker signe la carte postale : « Jos. De Springer [Jos le sauteur], rue de la Liberté, Liège ». Les premiers textes sur la caserne Dossin paraissent entre juillet 1943 à janvier 1944 dans « Le Coq Victorieux », un journal clandestin liégeois.

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Le numéro du « Coq victorieux » dans lequel est publiée la première partie du témoignage de Jos Hakker 
© CEGES-Bruxelles



Le 7 septembre 1944, Jos Hakker publie son témoignage dans sa brochure « La mystérieuse Caserne Dossin - Camp de déportation des Juifs ».
Après la guerre, Jos Hakker retrouve son fils, Simon, qui, réfugié en France, puis en Suisse, a échappé à la déportation. Ensemble, le 17 septembre 1945, ils rouvrent leur pâtisserie de la Provinciestraat.
 
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Réouverture de la pâtisserie Hakker-Simons© KD – Fonds Hakker


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Texte rédigé par Veerle Vanden Daelen, Directrice générale adjointe et Conservatrice & Laurence Schram, Senior Researcher